« Si vous deviez mourir, je me tuerais », lui disait-il, alors qu’ils venaient à peine de faire connaissance. « Si vous me privez de vous, je mourrai », disait-elle à l’auteur de L’Espoir.
Une enfance au Ranelagh
Plus de quarante ans après sa séparation d’avec André Malraux, elle continua à être appelée Clara Malraux. Née Clara Goldschmidt, d’une famille juive allemande ayant choisi la France (et d’autant plus patriote), dans un milieu très aisé (un père riche négociant en cuirs et peaux, belle maison à Paris dans le quartier du Ranelagh). Enfance heureuse (malgré une nurse tchèque d’une rigueur toute protestante), jeunesse très libre, des études arrêtées à la faveur de la première guerre, autodidacte dans l’âme (comme le sera André Malraux).
Petite, pas très jolie, mais vive, pleine d’humour et désireuse de tout connaître, les livres, les pays, très indépendante, avant-gardiste : c’est en traduisant des livres allemands (les premières pages de Berlin Alexanderplatz parues en français, entre autres) pour une revue confidentielle, Action, qu’elle rencontra un mince jeune homme, affligé de tics, de quatre ans son cadet.
Un couple Arts-Déco
Ce fut une manière de coup de foudre, ils commencèrent une vie à grandes guides. Voyages, haute couture, etc. Sa part d’héritage fut vite dévorée. Le mince jeune homme était, lui, sans le sou (mais ça ne se voyait pas). Honteux de son enfance petite-bourgeoise, grandi au-dessus de l’épicerie de banlieue que tenaient mère et grand-mère.
Alors qu’il était encore lycéen, il s’était fait courtier en livres anciens et éditions originales (trouvés chez les bouquinistes et revendus à des libraires spécialisés). Ses curiosités multiples l’avaient conduit (alors qu’il était encore mineur) à devenir directeur littéraire aux éditions Le Sagittaire fondées par Simon Kra.
Ils se marièrent (elle en tailleur de Poiret) en se promettant de divorcer dans les six mois, installèrent un appartement genre Arts-Déco au premier étage de la Villa Goldschmidt (meubles de Süe et Mare, toiles de Derain), écumèrent les musées d’Europe, dormirent dans des palaces, furent bientôt fauchés. Partirent alors pour le Cambodge. En emportant casques coloniaux et scies égoïnes. Le but : piller un petit temple inconnu et revendre les pièces sur le marché parisien et international.
Les Pieds nickelés en Indochine
L’aventure tourne mal : arrestation, procès, Clara fait mine de se suicider, elle rentre à Paris organiser la défense d’André, rassemble les signatures d’intellectuels en vue, qui tous se portent garants des nobles intentions du jeune prodige.
Sitôt libéré, le couple fonde un journal d’opposition à Saigon, s’en prenant aux notables coloniaux. Ils prennent goût à l’opium (Clara en restera dépendante toute sa vie).
Quand il se lasse du journalisme d’opposition, ils reviennent à Paris, André se lance dans l’écriture, Clara reprend ses traductions. Une bascule s’est opérée : elle qui était l’élément moteur du couple lors de leur rencontre (plus riche, plus lancée, un peu plus âgée) se trouve poussée au second plan par son égocentrique époux. Elle critique Les Conquérants alors que le livre est salué par la critique : son mari est un romancier, il réinvente la réalité, il la rêve. Alors qu’elle est une réaliste.
La femme flouée
Deux ans plus tard, c’est La Voie Royale, qui transcrit leur aventure indochinoise : pas une femme dans le récit. Il l’a gommée. Elle se sent flouée, niée. Elle voudrait écrire, elle n’ose plus. « Mieux vaut être ma femme qu’un écrivain de second ordre », lui assène-t-il.
C’est à peu près l’époque où, en revanche, il conseille d’écrire… à Louise de Vilmorin avec laquelle il entame une liaison (qui connaitra une reprise célèbre bien des années plus tard).
Elle-même, Clara, fait des accrocs au contrat de mariage : au moment du Goncourt pour La Condition humaine, elle est en Palestine avec un jeune peintre de 20 ans…
C’est aussi l’année, 1933, où ils ont une fille, Florence. Et c’est l’époque où, compagnons de route du Parti Communiste, tous deux vont à Moscou (elle plus critique que lui). C’est seulement quand monte le nazisme qu’elle prend conscience de sa judéité et commence à militer dans un groupe révolutionnaire trotskyste.
Activiste
Elle est en Espagne à côté de Malraux pendant la guerre civile, elle agit, dans l’ombre, alors qu’André se met en pleine lumière. Elle l’accuse (c’est abusif) de frimer. Quand paraît L’Espoir, elle y cherche, à nouveau en vain, un personnage féminin.
Elle découvre qu’il est parti aux Etats-Unis chercher des fonds pour les Républicains accompagné d’une belle jeune femme, Josette Clotis (avec laquelle il aura deux enfants).
C’en est trop, elle prend la plume et publie (Gallimard, 1938) Le Livre de comptes, à la fois lettre d’amour et règlement de comptes.
À Malraux, elle avait dit : « J’ai eu une vie avant vous, j’en aurai une après vous ». Dès 1941, elle est intégrée à un réseau de résistance, elle prend des risques, transports de valises, de documents, falsification de papiers, rédaction de tracts (en allemand, son bilinguisme rend bien des services, on la voit même essayant de convertir de jeunes recrues allemandes à la désertion). « Le danger aurait été presque aussi grand pour moi si je n’avais rien fait. Mon indignation se transforme très vite, parfois trop vite, en besoin d’agir ».
L’oublier ?
André, pendant ce temps-là, écrit (La Lutte avec l’ange, Le Démon de l’absolu) d’abord sur la Côte d’Azur, puis dans le Périgord, Josette à ses côtés. Clara écrira aussi un livre assez audacieux, une sorte de Bonjour tristesse avant la lettre, Portrait de Grisélidis, où l’on peut lire : « Quand nous nous sommes rencontrés, je n’étais qu’un petite fille à la révolte informe et qui sentait confusément qu’elle différait de ceux qui l’entouraient. Cette différence d’avec les autres, vous l’avez accentuée, vous l’avez précisée. Jamais plus je ne pourrai me contenter de vivre avec ceux de mon milieu.»
Le divorce sera prononcé en 1947. Pendant trente ans. Malraux ne lui adressera pas la parole. Il deviendra le fondateur du RPF, à côté ou derrière le général de Gaulle. Il deviendra le ministre d’Etat, « l’ami génial », toujours fulgurant, hyper agité, il aura connu des drames (le fameux « misérable petit tas de secrets ») : les morts de Josette Clotis, de ses deux garçons, il y aura eu d’autres femmes dans sa vie, sa belle-sœur Madeleine, Louise puis Sophie de Vilmorin.
Clara aura connu d’autres hommes (une longue liaison avec Jean Duvignaud). Et pourtant, quand à soixante ans elle commencera à rédiger ses souvenirs (Le Bruit de nos pas), ce sera pour y écrire aussi souvent « nous » que « je ». Ces pages (splendides, car elle a beaucoup de talent, d’ironie, de verve) seront habitées par celui qui restera, contre vents et marées, contre le temps et la séparation, l’homme de sa vie.
Bibliographie
De Clara Malraux :
- Le Livre des comptes, Gallimard, 1938
- Portrait de Grisélidis, Colbert, 1945
- Par de longs chemins, Stock, 1953
- La Lutte inégale, Julliard, 1958
- Java Bali, Rencontre, 1963
- Le bruit de nos pas, Mémoires, six volumes, Grasset, 1963-1979, :
- 1. Apprendre à vivre
- 2. Nos Vingt ans
- 3. Les Combats et les jeux
- 4. Voici que vient l’été
- 5. La Fin et le commencement
- 6. Et pourtant j’étais libre
- Venus des quatre coins de la terre, Julliard, 1972
- Rahel, ma grande sœur, Ramsay, 1980
À propos d’elle
- Isabelle de Courtivron : Clara Malraux, une femme dans le siècle. Ed de l'Olivier, 1992
- Christian de Bartillat : Clara Malraux, le regard d'une femme sur son siècle, biographie-témoignage. Perrin, 2002
- Claude-Catherine Kiejman : Clara Malraux, l'aventureuse, Arléa, 2008
- Dominique Bona : Clara Malraux. Nous avons été deux. Grasset, 2010
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